En 1989, au début d’une glasnost
qui semblait se confirmer, le marchand et galeriste français Edmond Rosenfeld,
russophile, entame des expéditions en Russie pour découvrir la création
artistique des dernières décennies. Après avoir examiné la quasi-totalité du
fonds de l’Union des Peintres de l’URSS, où tous les grands mouvements de la
peinture officielle s’exprimaient de manière figée, Edmond Rosenfeld éprouve confusément
le sentiment d’un manque plus fondamental encore. Après plusieurs jours de
travail, il découvre la raison de cette étrange impression : l’absence totale
de nus.
Le régime soviétique, jusqu’à
l’arrivée de Gorbatchev (1986-1987) avait réussi, dans son cadre rigide
d’idéaux préformatés, à bannir le corps féminin des sources d’inspiration. Plus
tard, et par le plus grand des hasards, Edmond Rosenfeld découvre une artiste
de 73 ans qui, à l’écart du système et sans rien connaître de la révolution de la
peinture occidentale, avait prospecté toutes les voies possibles du
“suggestif”, reconstituant dans l’atelier hérité de son père, architecte
stalinien, une histoire parallèle de l’art du 20e siècle.
C’est cette rencontre qui incita
Edmond Rosenfeld, propriétaire de trois galeries en France, à créer à Moscou,
la quatrième galerie “Les Oréades” au cœur de la Maison Centrale des Artistes.
Loin des peintures et dessins
d’un art décoratif au service de l’idéologie ambiante, Tamara Chilovskaïa
transmet la force du trait et le fantasme de la liberté dont elle a été privée,
dans un hommage charnel rendu au corps avec une recherche d’esthétisme qui nous
permet de découvrir qu’Henri Matisse et Jacques Villon avaient une petite sœur
dans la région de Moscou.
En accord avec Edmond Rosenfeld,
La Galerie Frémeaux & Associés, présente, suite au succès d’une première
exposition d’une centaine de nus en 2004, une véritable rétrospective en 200
dessins originaux classés comme non autorisés par l’histoire de la grisaille
soviétique et qui témoignent du dynamisme de la création russe au 20e siècle.
Patrick Frémeaux, Avril 2008
Tamara Chilovskaïa,
Moscou, Janvier 1991
Propos recueillis par
Lilia Slavinskaïa et Edmond Rosenfeld
Je suis née le 10 avril 1916 à
Pétrograd.
J’ai grandi sans mon père, mort
en 1921, emporté par la tuberculose.
Ma mère nous a élevées toute
seule ma sœur et moi.
Mais l’image spirituelle de ce
père, “homme qui n’était pas de ce monde”, entièrement dévoué à l’art de
l’architecture, mais aimant également la poésie, la comprenant, écrivant
lui-même des vers, et s’intéressant à toutes les formes d’art, était constamment
présente.
Cette présence se manifestait par
les interminables récits de ma mère, morte à 98 ans après une vie longue et
difficile, dans les photographies posées sur la table, dans les vers composés
pour moi dans mon enfance, dans l’autoportrait qui pendait au mur, et enfin
dans la bibliothèque avec ses livres préférés.
C’est probablement grâce à cette
influence qu’est née en moi la certitude qu’une fois grande, je ne pourrais
être que peintre.
A l’âge de 12-13 ans, j’ai connu
et aimé les poètes Anna Akhmatova et Pasternak, les auteurs classiques de la
littérature russe, Gogol en particulier, et surtout des peintres tels que
Borissov-Moussatov, Pétrov-Vodkine et Vroubel.
En visitant le Musée de
l’Hermitage à Léningrad, j’ai été vivement impressionnée par El Greco, Poussin,
Watteau et les peintres de l’école italienne.
C’est ma mère qui a été la
première à me parler de Paul Gauguin qu’elle aimait beaucoup.
J’ai eu la chance d’arriver à
Moscou pour la première fois au moment où le Musée d’Art Moderne Occidental
“Chtchoukine” était encore ouvert. J’ai
été fascinée par Matisse et Van Gogh. Ce n’est que plus tard que j’ai commencé
à comprendre Cézanne, Derain et les autres.
Lorsque j’ai fait mes études à
l’Académie des Arts de l’U.R.S.S. de 1935 à 1938, le terme “Impressionnisme”
était considéré comme dégradant. Au
cours de ma scolarité, le Directeur, Brodsky, a fait une “purge” parmi les
enseignants et les étudiants qui ne voulaient pas s’aligner sur le “réalisme
socialiste”. Bien sûr, je n’avais pas encore de “credo” en matière d’art à
l’époque de mes 19-21 ans, mais ce naturalisme terre à terre et fort banal
m’était profondément étranger. J’ai
donc été radiée pour le motif “participation à l’Atelier de Mosaïque à tendance
impressionniste” en compagnie des artistes de même “espèce” qui la professaient
: Ossmerkine, Savinov, et le sculpteur Matvéiev...
Les formes changent d’elles-mêmes
avec les années, contrairement aux désirs, rationnels. Il est impossible de
modifier consciemment la forme de représentation du monde visible; l’impulsion
créatrice étant enfouie dans le subconscient et ne nous obéissant pas, elle
échappe à notre conscience et nous ne pouvons que nous y soumettre. On
ne peut jamais savoir d’avance quel sera le résultat, l’Art n’étant pas
prédictible. C’est d’ailleurs pour cette raison, parce qu’il est la voie vers
l’inconnu, qu’il est impossible de le pratiquer sa vie durant sans jamais s’en
lasser.
La conclusion d’un travail ne
dépend pas de la volonté de l’artiste, elle arrive d’elle-même, subitement.
C’est comme si quelqu’un avait actionné un interrupteur intérieur, le commutant
sur “arrêt”... après quoi, le moindre coup de pinceau devient impossible.
TAMARA CHILOVSKAÏA, Moscou, Janvier 1991
Propos recueillis par Lilia Slavinskaïa et Edmond Rosenfeld